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Il Barone

Petit feuilleton littéraire sans prétention à suivre sur l'Internet où il est question d'un père, de sa fille, d'un rendez-vous, de cuisine italienne. Et du monde qui les entoure...
September 02

Episode X

 
Le serveur venait de délicatement faire couler le Lacrima Christi rouge dans leur verre à pied.

- Pourquoi aimes-tu ce vin ?

Charles avait profité de l’arrivée du garçon pour faire diversion. Mais après cette première passe d’armes, les deux combattants
avaient de toute façon l’envie de souffler un peu. Ann ne refusa pas ce bras tendu.

- C’est une Madeleine de Proust. Tu ne t’en souviens sans doute pas mais la première fois que tu m’as permis de boire du vin dans un restaurant, c’était du Lacrima Christi. Je devais avoir 16 ou 17 ans. Pour moi, le Lacrima Christi, c’est ça. Et je me fous que ce ne soit pas un grand vin,  il me rappelle ce moment. On était bien, tout simplement. Tous les trois avec maman.

- Effectivement, je ne me souvenais pas de ça. C’est charmant en tout cas. Et tu ne t’es jamais penchée plus que ça sur l’histoire de ce vin ?

- Tu ne m’as pas vu depuis dix ans mais tu me connais. Tu as posé ta question en connaissant la réponse, non ? Alors oui, je me suis un peu documentée sur ce vin. Et j’ai été heureuse d’aimer un vin dont l’histoire a débuté à l’antiquité et était l’œuvre de moines installés sur les flancs du Vésuve.

Charles siffla la fin de la mi-temps. Il ne fallait surtout pas laisser retomber le soufflet.

- Alors comme ça, tu veux récupérer ton père. Récupérer entre guillemets évidemment.

- Ouais. C’est ce que je viens de te dire. Le temps qui passe, c’est le temps qui reste. Cela fait dix ans que maman n’est plus là. C’est un peu con de choisir une date anniversaire pour te rappeler mais j’ai bêtement attendu un prétexte. L’idée me trottait dans la tête depuis un moment. Tu me manques, voila. Mon père me manque. Et je ne vais pas te faire le catalogue des raisons pour lesquelles, outre l’amour d’un fille pour son père, et inversement,  une relation père-fille peut être formidable.

- Si j’aimerais bien, je ne sais plus trop à quoi ça ressemble...

- Arrête un peu, tu veux. Et puis c’est dans les deux sens mon vieux ! Ok, je me lance. Partager avec toi un dîner plein de complicité, par exemple. Un dîner où l’on refait le monde et où l’on dit du mal de plein de gens…

- Je prends !

- Partir en week-end avec toi et rendre jaloux mon petit ami.

- Très pervers, donc parfait.

- Débarquer par surprise à ton bureau pour déjeuner et voir la tête un peu paniquée de ta secrétaire…

- Moins bien, mais ok

- T’accompagner au Parce des Princes, toi qui aurais bien aimé un garçon pour partager ta passion du sport.

- Le PSG, qui en a bien besoin, te remercie.

-  Te présenter un nouveau petit ami au cours d’un dîner afin qu’on le « teste » ensemble. Et lui montrer notre complicité pour qu’il comprenne qu’il a un sacré bout de chemin à faire pour devenir l’homme de ma vie.

- C’est diabolique, j’adorerai. Mais sache que je serai sans pitié évidemment.

- T’appeler à trois heures du matin quand cela ne va pas.

- Pas de soucis, tu as mis longtemps à faire tes nuits, on avait l’habitude.

- Te conseiller un livre, un film, une pièce, partager encore et toujours nos goûts en commun. Bref, continuer à être le reflet de ce que tu m’as appris et de ce que tu as su me faire aimer.

- Tu me flattes. Mais je me permets de te couper. J’ai plus l’impression que tu cherches un ami et non un père.

-  Passé l’âge de 20 ans, tu sais, les relations père-fille évoluent un peu. Dois-je te rappeler que tu ne m’as pas vue depuis dix ans ? Tu le sais, j’ai adoré le père que tu as été jusqu’à l’enterrement de maman. Mais une décennie plus tard, je suis devenue une femme, je m’assume, je travaille, j’avance. Ce que j’attends de toi a changé. Tu as su me mettre sur les bons rails et j’aime ce que je suis devenue. Ton recul, cette façon de ne pas être dupe du monde qui nous entoure, tout ça je l’ai repris à mon compte car je suis ce que tu as fait de moi, mais surtout, quand j’ai été en mesure de me forger mes propres opinions, j’ai complètement rejoint tes points de vue. Bien sûr que je partage tout ça aussi avec mes amis. Cela ne m’empêche pas de ressentir le besoin de vivre certains de ces moments avec toi. Car tu es mon père. Voilà pourquoi tu me manques. Et oui, figure toi, à 30 ans, il me prend encore l’envie de vouloir poser ma tête sur ton épaule. C’est si extraordinaire que ça ?

C’était du Ann Boltanski pur jus. Après avoir poussé son père dans la fureur d’un torrent de montagne quelques minutes auparavant, elle le plongeait désormais dans les courants chauds d’un lagon du pacifique en lui rendant un hommage que nombre de pères sur cette terre auraient aimé entendre. Depuis toute petite, elle n’avait su naviguer que dans les eaux extrêmes des sentiments. Cela n’était pas toujours facile à vivre mais elle n’arrivait pas à considérer la vie autrement. Ses yeux, plantés dans ceux de Charles, brillaient. Elle eut envie de lui prendre la main mais n’osa pas. C’était un peu tôt et elle ne lui avait pas encore tout dit. Loin de là. Dans la foule des souvenirs qui se bousculaient dans sa tête depuis le début du dîner, elle repensa à ce jour où, hospitalisée après une chute en scooter, elle avait vu son père débouler dans sa chambre, hurlant de douleur, enrubanné de bande Velpeau de la tête aux pieds, un bras et une jambe pris dans du faux plâtre et s’appuyant sur une béquille. Charles, ainsi déguisé, avait traversé tout Paris dans un taxi, pénétré dans l’hôpital sous le regard médusé des passants,  traversé le hall d’Ambroise Paré, pris l’ascenseur sans que personne ne lui demande rien (!) pour simplement aller tirer un sourire à cette Ann chérie dont le moral était alors au plus bas.

Charles, lui, avait savouré les propos de sa fille mais n’en montra rien. En père aimant, il s’était demandé chaque matin si sa façon d’agir était la bonne, ou la moins mauvaise. Et si Ann était sincère, pourquoi ne le serait-elle pas vue les circonstances, il était fixé. Oui, Charles Boltanski avait visiblement pas si mal joué sa partition jusqu’au jour où…
 
- Ce que je te dis ne résout pas tout,  Papa. Tu as commis l’irréparable en ne venant pas à l’enterrement. Pour moi, par respect pour maman, tu dois laver l’affront. Et c’est à cette seule et unique condition que je consentirai à te pardonner et à te revoir. Je veux aussi pouvoir continuer à t’admirer comme la petite fille que j’étais.

- Et que dois-je faire pour regagner mes galons de père méritant et digne de ton amour.

- Je vais te faire mariner un peu. Tu me redonnes un peu de vin s’il te plait ?


A suivre....

 contact : cthoreau@hotmail.fr


Episode IX


- Antipasti pour Madame…

- Mademoiselle, rectifia Ann, toujours soucieuse de son état civil.

- Excusez-moi, Ma-de-moi-selle… Et Antipasti pour Monsieur.

La salle avait retrouvé son ronron, et un garçon était venu apporter ses entrées à la table désormais vedette de la soirée. S’il avait gratifié Ann d’un large sourire, Charles n’avait pas eu, lui, droit à la moindre attention.

Dans un même geste, ils penchèrent la tête pour admirer, avant de le déguster, le contenu multicolore de leur large assiette : Poivrons rouge, vert, et jaune ; artichauts marinés; anchois ; mozzarella et tomates séchées ; petits beignets de calamars ; aubergines alla parmiggiana ; coppa et pancetta.

Ils fermèrent les yeux afin de mieux humer les senteurs mélangées d’ail, de basilic et d’huile d’olive. Et les voilà qui se retrouvèrent installés sur un transat en bois de teck et toile de lin, à l’ombre d’une longue bâtisse en pierres sèches ceinte par quelques cyprès de Florence. La vue est dégagée sur une vallée où se dessinent les branches des oliviers et des chênes centenaires. A l’opposé, des vignes, alignées telles un régiment napoléonien en ordre de marche à la veille d’un combat, attendent les vendanges de la mi-septembre. Le soleil blanc et aveuglant, tel le reflet d’un rayon sur la lame d’un couteau, cogne les crânes, tanne les peaux et met du baume au cœur. Souvent, en fin d’après-midi, des nuages longs comme le sillage d’un hors-bord se déchirent sur les cimes. Alors, un léger vent d’ouest, véritable baiser d’enfant, doux et tiède, se lève pour venir caresser les bienheureux et faire danser les chevelures. Il est temps d’écouter, dans un verre à pied en cristal, la ritournelle du Chianti que l’on verse, dont le velours viendra bientôt réveiller vos papilles assoupies et réchauffer votre gorge. Comment croire, dans ces moments-là, que si Dieu existe, il n’est pas Italien ?

- Un peu de « peppe », peut–être ?

Charles et Ann n’avaient pas vu revenir le garçon. Sa question, certes très légitime, mit un terme un peu brutal à leur rêverie commune.

- J’ai l’impression que nous étions au même endroit ! lança Charles un sourire en coin.

- Qu’est-ce que tu racontes ?

Ann n’était pas dupe, évidemment. Mais elle était bien trop remontée encore pour admettre avoir pu partager ce bref moment de félicité avec « l’accusé ». Elle remit tout de suite la conversation d’équerre.

- Bon alors, l’Allemagne…

- La veille de notre départ pour Saint-Malo, Serge Lepeltier m’a appelé à la maison. Il m’a demandé de l’accompagner à une réunion capitale le lendemain matin à Francfort. J’ai protesté en lui faisant remarquer que j’enterrais ma femme le même jour. Glaçant, il m’a répondu, « c’est ça ou la porte. J’ai besoin de votre expertise. Je vous rappelle aussi que je viens de vous promouvoir. ». Je sais, c’est monstrueux et à peine croyable de se comporter comme ça, mais c’est bel et bien ce que ce Lepeltier a fait ce jour-là…

- Le patron de ta boite t’ordonne ça alors qu’il devrait te présenter ses condoléances et assister aux funérailles. Et toi, t’as accepté ! Non mais qu’est-ce que c’est que mec ?

- J’ai paniqué. Je ne savais plus quoi faire. J’étais si mal, si faible. La Boite allait très mal à l’époque et Lepeltier nous mettait une pression infernale. Je me suis dit, « ce salaud est effectivement capable de me virer ». Et en plus de ma femme, je vais perdre mon job. Sachant qu’elle était condamnée, je savais qu’après sa mort, mon boulot serait ma bouée de sauvetage. Et là, ce type me dit, « tu sautes du bateau, vieux, mais je garde la bouée ». Je me suis vu me noyer complètement, moi qui étais déjà au fond du trou.

- Excuse-moi, papa, (elle avait dit Papa pour la deuxième fois de la soirée, ce fut pour lui un vrai signe de tendresse), mais c’est un comportement qui va au-delà de l’égoïsme. Y’a plus de mot ! Et encore plus pour un chef de famille. Il n’y avait qu’une attitude possible : l’envoyer se faire foutre ce connard.

- Tu crois que je ne le sais pas. J’ai perdu les pédales. Complètement. Je n’en suis pas fier et tu peux ne pas imaginer comme j’aurais aimé réagir autrement. Face à la mort, les comportements sont difficilement rationnels. Celui qui aurait dû être le maillon fort ne l’a pas été. Et puis, c’est encore plus honteux, mais puisque je déballe tout, je vais aussi te le dire, j’ai profité de la situation. Les enterrements, comme les mariages, où l’on se retrouve noyé au milieu de gens étrangers finalement, me font horreur. En ce jour, je n’aurais souhaité qu’une chose. Que ta mère ne soit entourée de ses proches, les vrais. J’aurai voulu un jour parfait. Mais ce n’est pas possible, on doit se colleter les cousins lointains, les voisins, les amis des amis qui affichent la tête de circonstance et que l’on doit remercier d’être là. C’était aussi dessus de mes forces. Mon absence fut une fuite. Et toi, ma fille chérie, ma fille unique, je t’ai effectivement laissé tomber le jour où, à 20 ans, tu as dit adieu à ta maman. On ne s’est pas vu depuis puisque tu ne voulais plus me voir, et je le comprends. Et bien sache qu’aujourd’hui, j’ai du mal à te regarder dans les yeux parce que je sais que tu me considères comme le pire des lâches. Et tu as raison. Pourquoi m’avoir contacté d’ailleurs ?

- Parce que cela fait dix ans. Que je vis ma vie. Que tu ne sais rien de moi ou presque. Et qu’après avoir perdu ma mère et je me demande souvent si c’est très malin d’avoir volontairement « perdu » mon père. Y’a peut-être un moyen de le récupérer…
Charles n’en revenait pas. Humilié publiquement cinq minutes plus tôt, se présentait désormais à lui l’occasion d’enfiler le costume du repenti. Comme revigoré, il prit enfin sa fourchette pour s’envoyer une première bouchée d’Italie.
 
 
 

Episode VIII


- Bon alors t’étais où ?

La trêve s’était terminée avec le départ du serveur vers la cuisine. Ann reposa donc sa question. LA QUESTION. Celle qui visiblement avait motivé ce dîner. Le ton était calme, comme la mer avant la tempête, le regard, planté dans les yeux de son père, était fixe, intense et concentré, comme celui du torero qui doit anticiper les intentions de son adversaire à cornes.
Charles considéra son assiette encore vide, puis respira un grand coup avant de relever la tête. Il était prêt à avouer son crime. De toute façon, avait-il désormais d’autre choix ?

- En Allemagne.

- En Allemagne ! Mais qu’est-ce que tu foutais en Allemagne le jour de l’enterrement de ta femme ?

Abasourdie par la réponse de son père, Ann n’avait pu contenir sa rage. Sa phrase, lâchée avec furie, résonna dans toute la salle. Cette montée si soudaine de décibels plongea le restaurant dans un silence brutal. L’énormité du propos avait transformé en statue les quinze personnes présentes, chacune, ahurie, se demandant si elle avait bien compris ce qui venait d’être dit. Après un dixième de seconde, les têtes se tournèrent doucement dans la même direction pour découvrir l’identité du coupable. A cet instant précis, l’un des pires de son existence, Charles Boltanski se serait sans doute senti plus à l’aise, debout, nu sur la table, une belle carotte dans le cul, à entonner une chanson paillarde.

Peut-on encore se donner une contenance après un pareil crash ? Sans doute pas. Cherchant de l’aide dans le regard de celle qui venait de le balancer du haut de la falaise, Charles attendit simplement, presque avec détachement,  que le brouhaha des conversations et le cliquetis des couverts sur les assiettes reprenne. « Et j’ai l’air de quoi maintenant, merci !» chuchota-t-il.

- Du pire des salauds. Ce que tu étais il y a dix ans en trouvant le moyen de ne pas être à mes côtés le jour des funérailles de maman. Et en ne trouvant même pas le courage de m’appeler pour me prévenir ou m’expliquer les raisons de cette absence. J’aurais peut-être pu comprendre…

Ann avait prononcé la dernière partie de sa phrase avec un brin de complicité. Charles y vit un signe de détente. Le terrain semblait désormais plus favorable aux aveux.

- Non, tu n’aurais pas compris et tu aurais eu raison. Ce que je vais te raconter me hante depuis. C’est un fardeau dont tu n’imagines pas le poids. Et pour être honnête, ma honte d’avoir agi ainsi n’est rien à côté de celle que je viens de me prendre dans la salle de ce restaurant. En tout cas, si ta mère nous voit, elle doit bien se marrer…

A suivre....

 contact : cthoreau@hotmail.fr

 
 

May 01

Episode VII


Caché derrière l'immense menu, Charles Boltanski observait discrètement sa fille dont les yeux étaient plongés dans la rubrique Pasta. Ann avait l'air totalement décontractée, absolument pas gênée par la situation. Il n'en revenait pas. Dix ans. Dix ans de silence et la voilà qui lui faisait face et choisissait tranquillement ses Fettucini comme si de rien n'était.

Charles, lui, était complètement à l'ouest. Franchement, comment ne pas être bouleversé ? Comment ne pas être maladroit ? Comment trouver les mots ?  Même un type comme lui ! Capable de vous "retourner" en dix minutes la quinzaine de requins du conseil de surveillance de la Boite. Et voilà que tout d'un coup il se sentait aussi désarmé qu'un adolescent boutonneux face à celle qu'il aime en secret.

-Tu prends quoi ? Des Fettucini Alfredo ?

Charles avait voulu, pour sa première intervention depuis qu'ils s'étaient assis sur les banquettes en cuir bleu du  restaurant, placer la conversation sur la carte du tendre et des souvenirs. Les Fettucini Alfredo* étaient une spécialité de Carolyn, la mère d'Ann. A chaque fois, qu'elle avait un peu le blues, Ann les lui réclamait pour se requinquer. Pas bon pour la ligne mais bon pour le moral, les Fettucini Alfredo ! Le mélange d'oeufs, d'huile d'olive, d'ail, d'échalotes, de parmesan et de jambon cru de cette recette italo-canadienne avait pour effet de la remettre sur pied instantanément.

- Bon alors, t'étais où ?

Sans répondre à l'interrogation de son père, Ann avait répliqué par une autre question, celle-là d'un tout autre poids. Charles savait évidemment, qu'à un moment ou un autre, il faudrait bien aborder le sujet. Mais là, alors qu'il hésitait entre des pasta al pesto et des Saltimboca à la romana, le couperet était tombé.

- Tu sais combien de temps ça fait au moins ?

Plus que la question, le ton accusateur de sa fille l'avait glacé. Bien sûr qu'il savait combien de temps ça faisait. Bien sûr qu'il culpabilisait encore et toujours de ne pas avoir été là le jour J. Mais Charles ne s'était pas préparé à cette attaque frontale et, franchement, il ne savait pas trop comment répliquer.  Plusieurs options se présentaient à lui. Faire amende honorable ? Mais était-ce vraiment possible en regard de la situation ? Se lever et partir tout en lui lâchant un "mais tu ne comprendras jamais rien ma fille" et ne plus la croiser de nouveau pour les dix années à venir ?  Impossible, car malgré l'évolution de la situation depuis quelques secondes,  il était aux anges de la revoir. Respirer à fond, oublier l'attaque et tenter une conciliation lui sembla, malgré sa confusion, la meilleure des solutions. Mais ce serait pour plus tard car un serveur venait de se planter devant leur table

- Vous avez choisi ?
-  Antipasti puis Fettucini Alfredo.
- La même chose pour moi, enchaîna Charles, trop heureux de voir que les Fettucini de l'ami Alfred avaient toujours la cote. Et trop heureux aussi de voir que sa fille n'avait pas choisi de le contredire. Il  y vit un signe de détente.
" Tu veux une bouteille de Lacrima Christi rouge et une San Pellegrino ? " Lui demanda-t-il, tentant de la jouer complice.

Elle acquiesça.

Lacrima Christi, les larmes du Christ. Charles repensa aux siennes qui avaient coulé il y a quelques minutes, au moment de leurs retrouvailles. Mais grâce aux caprices du ciel, qui les avaient trempé comme des soupes, Ann n'avait rien remarqué, et sa pudeur était resté intacte. Ce n'était sans doute que partie remise...

* Fettucini Alfredo
Ingrédients pour 4 personnes
2 cuiller à soupe (30 ml) de beurre
2 cuiller à soupe (30 ml) d'huile d'olive
2 gousses d'ail, hachées finement
2 échalotes, hachées finement
1/2 tasse (125 ml) de crème à 30% de MG
1/4 tasse (65 ml) de lait
5 cuillers à soupe (75 g) de parmesan frais, râpé
Sel et poivre
- Cuire les pâtes. Éviter de rincer.
- Chauffer le beurre et l'huile dans un grand poêlon à feu moyen. Faire revenir l'ail et les échalotes pendant 1 minute.
- Ajouter la crème, le lait et le Parmesan. Porter à ébullition.
- Ajouter les pâtes cuites, mélanger et assaisonner au goût.
- Servir immédiatement.
February 12

Episode VI

 
De tristes immeubles bourgeois, un très léger virage sur la gauche dans le sens unique de la circulation, la petite rue Léopold Robert, dans le XIVe arrondissement de Paris, n'avait de prime abord aucun intérêt particulier. Dans les faits, il y en avait deux: Permettre aux automobilistes qui voulaient filer vers Port Royal d'éviter le carrefour Raspail-Montparnasse et offrir aux gourmets l'occasion de dîner divinement, au n°4 précisément, adresse du restaurant "Il Barone".

Cet "Italien", à la devanture aussi impersonnelle qu'une pizzeria bon marché, était un rendez-vous d'habitués. Exactement le genre de "resto" que l'on conseille à ses amis en leur faisant comprendre qu'ils vont entrer dans un club d'initiés, d'autant qu'en ce qui concerne "Il Barone", les critiques gastronomiques avaient toujours eu le bon goût d'ignorer l'endroit, sans que l'on sache très bien pourquoi d'ailleurs.

C'est vrai qu'il fallait connaître pour oser pousser la porte, ignorer les premières tables, puis s'engager dans le couloir où deux personnes pouvaient à peine se croiser. "Ça permet aux hommes d'apprécier le parfum des femmes" avait joliment commenté un ami d'Ann. Au bout: le saint des saints. La salle, la vraie, avec son bar, son buffet d'antipasti, ses banquettes en cuir bleu, la télé posée sur un coin de table les soirs de sortie de la Squadra Azzura, l'ombre de Marguerite Duras qui aimait à dîner ici, le doux brouhaha des conversations mêlées aux éclats de voix en italien des serveurs et le délicieux fumet de la ratatouille maison servie avec les saltimbocca. C'était ça, "Il Barone", une ambiance un peu "bohème-bobo" doublée d'une cuisine qui vous faisait pardonner aux Italiens d'avoir privé la France d'une deuxième Coupe du monde. Un lieu à l'image d'Ann Boltansky et qu'elle avait choisi en conséquence. Ici, dans l'éventuel match qui allait l'opposer à son père, elle jouerait à domicile. Toujours un avantage.

Sous une pluie battante, au volant d'une Smart grise prêtée par son concessionnaire en attendant la livraison de sa Lexus, Charles Boltansky passa au ralenti devant le restaurant dans l'espoir de l'y apercevoir. La deviner sans qu'elle ne le voit. Retrouver, même une seconde, ce sentiment de plénitude du jeune père qu'il fut lorsqu'il observait, par une fenêtre, sa petite Ann rire aux éclats sur la balançoire du jardin. Ces fragments de bonheur intense, ces moments volés qui enrichissent à jamais l'existence...

Les hallebardes fouettaient de plus belle le pare-brise de son pot de yaourt dans un chaos indescriptible. Son coeur battait la chamade et suivait le rythme mécanique des essuies-glace. Mais où-était elle ? Déjà attablée au restaurant ? Allait-elle surgir du bout de la rue un parapluie à la main ? Arriver par derrière et venir frapper à la portière ?  Peut-être serait-elle en retard volontairement comme elle aimait le faire adolescente pour se donner un peu plus d'importance ? Et si elle ne venait pas ? Il chassa vite cette dernière idée alors qu'il pointait son capot boulevard du Montparnasse. Contraint de tourner à droite, il plongea ensuite dans le parking souterrain, sachant pertinemment qu'il lui serait de toute façon impossible de trouver une place à proximité.

"Niveau moins 2,  n° 238". Charles nota sur le ticket de parking le numéro de sa place comme s'il savait déjà que cette soirée lui ferait perdre la tête. Dans l'escalier qui le ramena à la surface, il inspira longuement avant de vider ses poumons. "Putain, mais pourquoi je suis tendu comme ça ?" Il se sentait dans la peau d'un cancre en route pour un examen. Et revenait sans cesse cette même question: "Pourquoi Ann avait-elle décidé de rompre dix ans de silence ?"

Une fois à l'air libre, malgré la violence des giboulées, il décida, sans trop savoir pourquoi, de ne pas obliquer rue Léopold Robert. "Un petit tour de pâté de maisons me fera le plus grand bien pour reprendre mes esprits" pensa-t-il. Il remonta donc le boulevard du Montparnasse, un peu à l'aveuglette, le malheureux ne s'étant même pas rendu compte qu'il avait gardé ses binocles sur le bout du nez.

Alors qu'il venait de tourner sur sa gauche pour remonter le boulevard Raspail et retrouver la rue Léopold Robert, une voix le stoppa net :

"Papa" 

Un long frisson lui parcourut l'échine. Comme il était doux d'entendre ce mot simple dans la bouche de sa fille. Comment avait-il pu en être privé si longtemps ?

Il se retourna. Et retira ses lunettes...

A suivre....

 
contact : cthoreau@hotmail.fr



January 20

Episode V


La magnificence du lieu contrastait avec la décontraction vestimentaire d'Ann Boltansky. Pas de quoi la déstabiliser pour autant. Vêtue d'un tee-shirt blanc à manches longues, d'un jean délavé déchiré au genou et chaussée de vieilles "Stan Smith", elle allait et venait, dans cet immense salon du Ministère des Affaires Etrangères, avec aisance et grâce, au beau milieu d'un aréopage de  "quadras" endimanchés et d'executive women en tailleur de marque.

Ann, en RTT ce jour-là, avait été appelée en catastrophe par la société de traduction dont elle dépendait afin de pallier une défection de dernière minute. "Et ça urge ma belle ! Tu dois être au Quai d'Orsay dans une petite demi-heure" lui avait hurlé son patron au téléphone alors qu'elle se trouvait à la caisse d'un supermarché. Malgré ses protestations, Ann avait été contrainte d'obtempérer.

Le Ministre accueillait les deux "chiefs executive officer" de DNFT International (Do Not Forget Them) une ONG britannique tentant d'apporter son soutien à la population martyrisée du Darfour.

- Monsieur le Ministre des Affaires étrangères !

L'huissier avait déclamé son annonce de manière aussi théâtrale qu'un mauvais comédien en perdition face à un texte classique. Comme un seul homme, la dizaine de personnes présente sous ces hauts-plafonds aux corniches dorées, avait rejoint leurs chaises disposées devant la table autour de laquelle le Ministre s'était assis avec ses hôtes.

Cinq ans déjà qu'Ann Boltansky hantait les Palais de la République, les Parlements Européens de Bruxelles et Strasbourg, le siège de l'UNESCO ou de l'ONU, pour y exercer ses talents d'interprète. Française par son père mais anglaise par sa mère, Ann était naturellement devenue bilingue. Avec cette double culture en bandoulière et son intérêt pour les voyages, elle avait rapidement trouvé grâce à la traduction un moyen idéal de s'assumer. Entre les périodes exaltantes des grands rendez-vous internationaux, et les moments plus calmes, où dans le petit bureau de son appartement parisien, elle s'attaquait à une version d'un manuel législatif, Ann avait atteint son équilibre.

En signant son contrat chez Bac Traduction, leader de la profession en raison de ses nombreux contrats avec l'Etat, Ann, par la force des choses, était devenue une observatrice privilégiée des rouages de la République. Ses jolies petites oreilles captaient parfois des propos que personne d'autres, pas le même le mieux informé des journalistes de Paris, n'entendrait jamais. Du bout d'un couloir, elle pouvait, de temps à autre, assister à des scènes qui provoqueraient un séisme si elles finissaient couchées dans les colonnes d'un quotidien. Plusieurs fois, elle avait répondu d'un petit hochement de tête marquant l'acquiescement, lorsqu'un conseiller lui avait lâché: "Mademoiselle vous n'avez évidemment rien entendu. Je compte sur vous". Ce pouvoir, car c'en était un, ne lui avait jamais tourné la tête. Dans les dîners, ses expériences au sommet de l'Etat en faisait généralement le centre d'intérêt de la soirée.

- Alors, il est comment Sarko ? 
- T'as déjà approché Chirac ?
- C'est vrai que De Villepin est un type pas possible ?
- T'as vu plus de sales trucs avec la gauche ou la droite ?
- Tu étais au courant pour...

Jamais, malgré les sollicitations de ses proches ou de journalistes, Ann Boltansky n'avait franchi la ligne jaune. Elle s'était ainsi forgée une réputation de fille droite et sûre, clef d'entrée indispensable pour continuer d'exercer intensément son métier. Muette mais pas dupe.

L'ivresse du pouvoir, même en simple témoin, pouvait provoquer de sacrées gueules de bois. Quel remède face au cynisme rampant de ceux dont elle traduisait les mots ? Quelle pommade contre les coups bas qu'ils se distribuaient avant de les nier le lendemain matin à la radio ? Existait-il encore vraiment, dans cette vieille démocratie baptisée France, des pansements face au politiquement correct, ce ronron ambiant et rassurant, si loin des réalités, que des médias complices et fatigués prédigéraient pour l'opinion public ?  Il y a des soirs où Ann Boltansky aurait aimé avoir la courage de hurler à  la face du monde tout ce qu'elle savait. A s'en casser la voix...

- Chers Messieurs de DNFT International c'est un devoir pour la France, pays des Droits de l'Homme, de vous recevoir en regard du travail formidable que vous effectuez partout dans le monde.

C'était parti. Ann, installée entre les deux membres de l'ONG, très légèrement en retrait, avait commencé sa traduction. En la découvrant, quelques secondes auparavant, le ministre n'avait pu s'empêcher de lui lancer une petite pique sur sa tenue. Avant même qu'elle n'ait pu lui répondre un traître mot, un conseiller s'était penché pour murmurer une explication. "Ah d'accord" avait-elle pu lire sur ses lèvres.

L'entretien dura une petite trentaine de minutes. Les deux représentants de DNFT International  avaient expliqué combien l'intensification des activités militaires au Darfour les empêchait de travailler et privait donc la population d'aide humanitaire. Il demandait à la France une intervention forte à l'ONU pour l'envoi de Casques Bleus sur le terrain soit une aide financière conséquente. Le Ministre dit qu'il allait voir ce qu'il lui serait possible de faire tout en expliquant, qu'avec la proximité d'échéances électorales en France, ce genre de décision risquait bel et bien d'être figé.

Au-delà du discours diplomatique, Ann avait surtout remarqué le peu d'intérêt dont avait fait montre le Ministre pendant l'entretien. C'est simple. Il avait affiché la tête du gars bien au chaud dans sa berline qui voit s'avancer un SDF. Et plutôt que de chercher un peu de monnaie au fond de ses poches, il garde les mains sur son volant en cuir et les yeux rivés sur le feu, en priant pour qu'il passe au vert le plus vite possible.

"Ces deux types, sans doute un peu naïvement, sont venus en France plein d'espoirs" pensa Ann. Ils n'ont eu droit qu'à quelques regards maladroits, de vilains sourires forcés et une fin de non recevoir".

Comme souvent, elle eut envie d'intervenir et d'interpeller le Ministre pour lui glisser quelques vérités. Comme toujours, elle n'en fit rien. Au lieu de ça,  elle jeta un oeil à sa montre. Dans quatre heures, son père. Ces retrouvailles méritaient mieux qu'un vieux jean...

A suivre....

 
contact : cthoreau@hotmail.fr




December 18

Episode IV


- Merci Monsieur l’agent. Ciao !

... et la Mini rouge démarra dans un crissement de pneus. Peu de gens résistaient à la fougue sympa d'Ann Boltansky. Pas même un représentant de la force publique parisienne qui venait de la prendre en flagrant délit « de couloir de bus ». Sa vivacité d’esprit, son sourire un peu « too much »  et parfois le troisième bouton de son chemisier négligement resté ouvert, bousculaient tout sur leur passage. Sa force de persuasion lui avait permis, un jour d’oral de rattrapage au bac, de faire changer d’avis un examinateur d’allemand qui allait l’interroger sur un  passage de Goethe qu’elle n’avait pas du tout préparé. Le type avait finalement opté pour un extrait de Nietzsche. La belle s’en repartit avec un 14 et son bac en poche.

Depuis son adolescence, Ann menait sa vie dans un état d’urgence. Comme garée en double file. Elle conduisait sa voiture comme une Romaine ; se couchait à l’Espagnole mais se levait à la paysanne; jouait service-volée au tennis; n’avait jamais revu un film; écoutait France Info en boucle; ne lirait jamais les 800 pages de Belle du Seigneur et bénissait les inventeurs du micro-ondes et d’Internet. Un jour, une de ses meilleures amies, exténuée, lui lâcha : « si Claude Sautet t’avait rencontrée pour César et Rosalie, il t’aurait fait jouer le rôle de César ». C’était plutôt bien vu. A l'image du rôle joué par Yves Montand, Ann donnait le sentiment de courir après un bonheur évanoui. Elle n’avait pas vu son père depuis dix ans.

Sa vie amoureuse se déroulait sur le même tempo. Exit Paul, Andrew, Marc, Edouard, Jean-François ou Abdel, les derniers élus en date. Comme les anonymes du Tour de France, tous lâchaient prise dès les premiers lacets de la montagne. Il fallait du souffle, de l’imagination, de l’audace pour suivre son rythme de vie et la satisfaire. Cette ronde amoureuse ne l’affectait pas trop. A une rupture succédait très vite une rencontre car Ann Boltansky, malgré son peu de soucis de mettre en avant sa féminité (avare en bijoux, elle se maquillait avec légèreté, ne portait presque jamais de jupes qui auraient pourtant mis en valeur le galbe magnifique de ses jambes), exerçait une fascination quasi automatique sur ses contemporains mâles. Et dans son métier de traductrice pour l’Unesco, l’ONU, des ambassades ou le gouvernement, les rencontres allaient bon train. Le Président de la République s’était même renseigné sur cette « jeune femme blonde qui me fit les traductions hier après-midi ».

Oui, pour décrire Ann Boltansky, on pouvait sans doute parler de son aura ou de son charisme. Mais ce qui faisait la grâce, la vraie, de cette jeune femme de 30 ans, c’était la franchise et la sincérité de son regard. On y lisait tout ce qu’un être humain normalement constitué peut attendre d’autrui : une attention immédiate et soutenue, jamais de mépris, pas de faux-semblants, de l’honnêteté, de la chaleur, rien de factice ou d’hautain. Un océan de bien-être. La douceur d’un sein pour le nouveau né. En rencontrant Ann Boltansky, les hommes retrouvaient des liens maternels.
 
Elle avait beau faire tourner la tête de ses collègues, elle avait rendez-vous avec celui qui, à ce jour, demeurait le seul homme de sa vie. Son père.
 
 
December 10

Episode III


Cela n’avait pas loupé.

« Alors déjà les vacances, vous êtes décidément cool à la "com" » avait lâché d’un ton badin Serge Lepeltier en montrant à Charles son col de chemise.

« C’est effectivement pour bientôt, Serge, je me mets en condition… » répondit-il ravi de son petit effet.

Un brin d’à-propos, surtout pas de contradiction concernant la soi-disant "cool attitude" de la "com", un large sourire et il s’en était tiré à bon compte. Mais il le savait, Lepeltier n’oubliait jamais rien. Cette mémoire de champion d’échec était l’une des raisons de son succès. En un peu plus de trente ans, il avait bâti un empire international de 22 000 employés dans l’énergie et les services.

Charles Boltanski était entré dans « La Boite » il y a vingt ans en tant que rédacteur au service de presse. Très vite, quelques-unes de ses illusions de jeunesse avaient été balayées. Mentir effrontément ou par omission, enjoliver, manipuler, tel était son quotidien. Détenir l’information, c’est détenir le pouvoir. Moins on en dit, plus l’on suscite d’intérêt : c’était l’indéfectible credo de Serge Lepeltier. « J’ai donc été engagé pour la boucler ou raconter des cracks » regrettait déjà le jeune Rastignac.

De l’extérieur, Charles avait décroché un job prestigieux dans une entreprise de renom et ses perspectives d’évolution attisaient déjà les jalousies de ses camarades de promotion. De leur province charentaise, où ils tenaient un hôtel de charme réputé (Georges Pompidou, François Mitterrand en route vers Latché et un acteur américain ô combien célèbre y avaient séjourné…), les Boltanski seniors ne cachaient pas leur fierté. Au village, ce que l’on appelait déjà l’ascension du petit Boltanski aux côtés du grand Serge Lepeltier nourrissaient les conversations. Le journal local lui avait même consacré une demi page : « Dans les secrets de Serge Lepeltier avec Charles Boltanski. »

Pour autant, en six mois, tout fut joué dans l’esprit du jeune Boltanski. Cette comédie dont l’unique but était de conquérir des parts de marché quoi qu’il en coûte, n’était pas pour lui… Vingt ans plus tard, il dirigeait au sein de « La Boite », un département de 42 personnes et touchait allègrement 19 500 Euros par mois. Sans les primes.

- Messieurs, j’ai une très grande nouvelle pour notre société.

Serge Lepeltier, comme souvent en pareil cas, exultait. Coincés sous son large front dégarnis, ses petits yeux marrons, agrandis par l’effet loupe de lunettes cerclées or qui lui mangeaient le visage, brillaient comme ceux d’un môme devant les vitrines de Noël. Au bon marché de la mondialisation, Lepeltier venait une nouvelle fois de faire ses emplettes.

- Depuis hier soir, Brasilia Travel est un nouvel actif de notre entreprise. J’ai signé un protocole d’accord avec son PDG dans l’avion qui nous ramenait de Rio. Brasilia Travel est leader dans son secteur sur l’Amérique du Sud avec une quinzaine d’hôtels haut de gamme et une compagnie aérienne riche de cinq appareils. Cela dit, Brasilia n’est pas en très grande forme. Mais selon moi, le potentiel est immense. Notre première mission sera de restaurer l’image de cette enseigne et sans doute d’affiner au plus près les effectifs, 1 200 personnes à ce jour.

Dans la grande salle du conseil, située au 35e étage d’une tour de la Défense et ceinte de hautes baies vitrée (« les mêmes qu’au World Trade Center avant ce que vous savez » annonçait fièrement Lepeltier à ses invités),  avec vue sur tout Paris et sa banlieue, quatre des cinq directeurs de « La Boite » , assis autour d’une large table ronde en merisier (« plus chaleureux qu’un meuble tout en longueur, les idées circulent mieux » dixit Lepeltier) avaient religieusement écouté le sermon de ce Pape du business.
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Légèrement penché en arrière sur son siège en cuir marron, les coudes posés sur les accoudoirs et les mains sur son ventre, Charles Boltanski, lui, avait l’esprit bien loin du Brésil et des établissements de luxe de son kaiser.

Non, il n’avait plus en tête qu’une seule direction, bien plus rapidement accessible d'ailleurs : la rue Léopold Robert, Paris XIVe, adresse du restaurant Il Barone, lieu de son rendez-vous avec Ann dont il venait de recevoir un deuxième SMS. « C'est peut-être finalement le plus important de ma vie » se disait-il déjà. Il savait aussi que Lepeltier allait lui donner la parole en premier pour réagir à cette annonce.

Bingo !

- Déjà des idées, Charles ?

Boltanski se redressa légèrement, passa lentement la main sur son visage puis dans ses cheveux, avant d’émettre un premier son.

- C’est un bien beau défi que vous nous proposez là, Serge.

Ne jamais oublier une petite touche de flatterie était une donnée capitale dans les relations qu’il devait entretenir avec son patron. Cela lui permettait aussi de grappiller quelques dixièmes de secondes pour envisager sa phrase suivante.

- Avant même de me plonger plus en détails dans ce dossier et de connaître les budgets qui nous seront alloués, je dirais qu’il nous faut des spots TV pour la compagnie aérienne et une communication dans la presse haut de gamme pour les hôtels grâce notamment à des invitations lancées aux journalistes « tourisme ». Il serait peut-être également intéressant que l’on "s’offre" un Brésilien connu afin de l’associer à toute notre communication, comme un Ronaldinho, une Gisèle Bundchen ou un Gilberto Gil. Concernant les licenciements, pardon l’affinage des effectifs, je pourrais obtenir quelques interviews dans la presse économique en échanges de l’achat de pages de pub, où vous expliquerez que tout cela est évidemment temporaire et que vous réembaucherez dès la remise à flot du navire. Autre idée pour améliorer notre image : investir dans je ne sais quelle fondation pour l’enfance défavorisée au Brésil afin de montrer que l’on vient aussi pour aider ce pays et pas seulement pour leur prendre les bijoux de famille. Voilà.

- Vous ne perdez pas de temps, Charles. C’est bien. On va devoir creuser tout ça mais c’est une bonne base.

Boltanski savait qu’il allait faire mouche : un peu de « tape à l’œil », des petits arrangements avec la presse et un investissement cynique dans l’humanitaire, tout ça était presque trop facile. Charles n’était pas franchement fier de lui mais se consola en pensant à sa prochaine voiture: un 4x4 Lexus RX 400 bleu marine propulsé par un moteur hybride très tendance, à 56 000 Euros, qui lui serait livré dans quelques jours…

Sitôt sa réunion terminée, Boltanski avait filé à l’anglaise, ne saluant même pas Nelly son assistante (le mot était faible tant elle lui « tenait la baraque »), depuis huit ans. Un irrépressible besoin de respirer à plein poumon l’avait saisi. Au jardin du Luxembourg, il s’était offert, plaisir d’enfance, un beignet au chocolat et s’était ensuite installé sur une chaise en métal vert près du bassin, face au Sénat.

Il avait fermé les yeux alors que les rayons du soleil couchant venaient lui caresser le visage. Par le nez, il avait longuement inspiré à fond, comme s’il allait devoir gonfler un ballon de baudruche, sa cage thoracique doublant de volume. Puis, par à-coups, il avait libéré l’air comprimé dans ses poumons. Charles se sentit alors aussi léger que le moineau en train de picorer à ses pieds les miettes de son goûter. Le regard toujours clos, il s’était ensuite délecté de l'ambiance sonore de cet endroit où se croisaient, sans se soucier les uns des autres,  mamans, enfants, nounous, amants, étudiants, touristes, chomeurs, rêveurs… « Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu rire une mome de si bon cœur » se dit-il.

Sans doute depuis Ann…

A suivre....

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December 05

Episode II


Charles Boltansky plongea le nez dans son dossier en cours. Tout en sachant pertinemment qu’il serait incapable de se concentrer convenablement. Un coup d’œil à sa montre, une Tissot mécanique dénichée aux Puces de Saint-Ouen, cadeau de la mère de Ann, lui indiqua 14h20. Quarante minutes encore avant le briefing hebdomadaire où il retrouverait les directeurs des autres « unités » de « La Boite », comme il l’appelait, une parmi tant d’autres au sein du groupe tentaculaire dont elle faisait partie.

« La Boite ». Charles n’avait pas trouvé mieux pour qualifier l’entreprise au sein de laquelle il pilotait l’unité communication. A 24 ans, frais diplômé de la « International Media and Advertising School de Londres » , il avait rêvé d'occuper un poste de ce type. Trente ans plus tard, ce monde pour lequel il avait été programmé, en fils de bonne famille, l’étouffait totalement. Le couvercle de « La Boite » laissait passer trop peu d’oxygène. Alors, depuis quelques années, Charles avait enfilé une sorte de tenue de survie bien à lui :  un regard distancié, un brin de détachement,  un soupçon d'ironie, un rien de lâcheté finalement. Mais dans cet univers vicié, combien de temps encore allait-il tenir ? D'ailleurs fallait-il tenir ? Pourquoi ? Pour qui ? Et voilà que sa fille chérie si longtemps disparue refaisait surface...

Etat d'ames ou pas, dans maintenant moins d’une demi-heure, il lui faudrait de toute façon rejoindre cette satanée réunion désormais devenue à ses yeux la pire des pièces de boulevard. A un détail  près:  il en était, sans doute, l'unique vrai comédien.
Car pour tous les autres, c'était ça, la vraie vie : « brainstormer », « benchmarker » « business-planifier », « mareketer » et, si nécessaire, licencier. Avant de recevoir à Noël un prix « d’homme de l’année » décerné par une revue économique. Le top ! Ego flatté, tape dans le dos, whisky à gogo et peau du ventre bien tendue après une folle soirée dont on pourrait voir les meilleurs clichés dans le numéro de janvier.

- Il est 15h00, Charles, vous allez être en retard !

- J’ai vu, merci, je monte.

Il enfila sa veste en tweed marron griffée Burberry’s. Prit ses dossiers qu’il trouva plus lourds que d’ordinaire. Jeta un œil sur le portemanteau où pendait maladroitement sa cravate en soie. Non cette fois, il n’ajusterait pas son nœud à la va-vite le nez collé au  miroir de l’ascenseur. Charles serait le seul de la réunion à ne pas porter de cravate. Ce que ne manquerait pas de lui faire remarquer, de façon faussement amicale, Serge Lepeltier, 76 ans et toujours aux commandes de  « La Boite ». Charles se sourit. Regarda sur son front les doux sillons dessinés par le temps. Ramena sa frange poivre et sel sur le côté. Réajusta sur son nez ses fines lunettes rondes en métal noir, un modèle dont il n'avait pu se séparer depuis ses années d’étudiant. Rien ne change finalement. A 15 ans, il s’était teint les cheveux en rouge et n’avait pas été loin de provoquer l’évanouissement de sa mère. Ce col de chemise ouvert, devant ses pairs et le grand manitou, avait la même signification. « On a les rebellions que l’on peut » ironisa-t-il intérieurement.


A suivre....

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December 01

Episode I



Libre 2main soir ?
Ann.


Sibyllin, le message sonnait comme tous les SMS. Et pourtant, Charles Boltanski fut bien contraint de reconnaître qu'en 17 signes, espaces et signature compris, il y avait là, le concernant, bien plus d'informations que dans un e-mail nécessitant cinq "scrolls" de souris.

Charles avait décidé de sa réponse dans l'instant. Il allait honorer cette invitation inattendue. Pour tout dire, comme un gamin attend son gâteau d’anniversaire, il avait même déjà hâte d'être au lendemain. Passé ce délicieux sentiment, dix secondes de réflexion le firent revenir à la raison. Instantanément, quelques noeuds à l'estomac, bien connus des étudiants la veille d'un examen ou des champions au moment de l’entrée dans l'arêne, lui provoquèrent un spasme digne d’un coup de fouet. "Waaooh !  Ma descendance me fait un sacré effet" souria-t-il.

Bien réfléchi, effectivement, pourquoi Ann, sa fille unique, dont il n'avait plus de nouvelles depuis dix ans, réapparaissait-elle soudainement ? Pourquoi cet empressement ? Qu'avait-elle d'urgent à lui annoncer ? Etait-elle sur le point de se marier ? Attendait-elle un enfant ? Un problème d'argent ? Une maladie ? Un anniversaire ? Un départ au bout du monde ?

Objectivement, ce rendez-vous ne présageait rien de bon. Mais comme une bourrasque fait soulever la poussière dans une ruelle, il chassa cette idée de son esprit. Dix ans tout de même. Une vie. Après tout, le bonheur de la revoir, de la serrer dans ses bras, de sentir ses cheveux mélés de Guerlain, de croiser son regard "Côte d’Azur" (une expression à elle depuis son enfance), de l’entendre rire qui sait, allait tout balayer. Quoiqu’elle ait à lui dire. Et si Ann voulait tout simplement le retrouver ? Renouer les fils déchirés, reprendre le cours de l’histoire, remonter puis rattraper le temps, mettre un point final à cette éternité. Oui, retrouver son père, tout simplement.

- Nelly ? - "Oui, Charles

- Merci d’annuler le dîner de demain soir, avec je ne sais plus qui d'ailleurs.

- Un problème ?

- Non, non, je vous raconterai. Mais c'est important pour moi. Toutes mes excuses à l'intéressé. Inventez un impératif familial de dernière minute, envoyez douze roses à son épouse, et demandez-lui de choisir une nouvelle date, elle me conviendra.

Ok. Avec joie. Où ?
Ton père.

Charles appuya avec vigueur sur la touche Envoyer de son Nokia E 340 3e génération, à la manière d’un joueur sur la manette d’une Playstation. Comme pour donner plus de coeur et de vitesse à son message....

A suivre....

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